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L'indignation de
beaucoup d'indignés m'indigne à mon tour. Pour l'opinion
publique mondiale, certains morts musulmans pèsent le poids
d'une plume, d'autres des tonnes. Deux poids, deux mesures. Le
meurtre terroriste d'une cinquantaine de civils chaque jour à
Bagdad est relégué à la rubrique des faits divers, tandis que le
bombardement qui tue vingt-huit habitants à Cana est élevé au
rang de crime contre l'humanité seuls quelques rares esprits
comme Bernard-Henri Lévy et Magdi Allam, rédacteur en chef du
Corriere della Sera, s'en étonnent. Pourquoi les deux cent mille
massacrés du Darfour ne suscitent-ils pas le quart de la moitié
des réactions horrifiées qu'éveillent les victimes deux cents
fois moins nombreuses du Liban ? Lorsque des musulmans tuent
d'autres musulmans, faut-il croire que cela ne compte pas, ni
pour les autorités coraniques ni pour la mauvaise conscience
occidentale ? L'explication est boiteuse, car lorsque l'armée
russe, chrétienne et bénie par les popes, rase la capitale des
musulmans tchétchènes (Grozny, 400 000 habitants) et tue les
enfants par dizaines de milliers, cela ne compte pas davantage.
Le Conseil de sécurité ne tient pas alors réunion sur réunion,
et l'Organisation des États islamiques détourne pieusement les
yeux. Force est de conclure que seul le musulman tué par des
Israéliens vaut indignation universelle.
Faut-il croire
qu'Ahmadinejad exprime tout haut ce que l'opinion publique
mondiale chuchote in petto ? Pourtant un grand nombre de
consciences occidentales outragées par les bombardements au
Liban se proclament outrées au carré si on les soupçonne
d'antisémitisme. J'aurais tendance à leur faire crédit, n'allons
pas imaginer que la planète entière sombre dans la paranoïa
antijuive ! Le mystère s'épaissit d'autant. Pourquoi pareille
hémiplégie ? Pourquoi une indignation mondiale survoltée dès
qu'il s'agit de bombes israéliennes ?
Si les images des
destructions au Liban font choc incomparablement plus choc que
les affamés du Darfour et les ruines de Tchétchénie , c'est
qu'elles sont implicitement sous-titrées par une géopolitique
surréaliste. Qui contemple l'actualité de Cana ou de Gaza ne
compte pas seulement les cercueils des mauvais jours, les
malheureux qu'on enterre semblent auréolés d'une annonciation
fatale, étrangère aux centaines de milliers de cadavres
africains ou caucasiens. Combien d'experts ne pointent-ils pas,
depuis des décennies, le conflit du Moyen-Orient comme le coeur
du chaos mondial et la clé de sa résolution ? Quel diplomate
oublierait de répéter plutôt dix fois qu'une que les portes de
l'enfer et le Sésame du retour à l'harmonie internationale se
situent à Jérusalem ? Un même scénario codé trotte dans les
têtes du XXIe siècle, il décrète que tout se joue sur
les rives du Jourdain. Versant «hard» : tant que s'opposent 4
millions d'Israéliens et autant de Palestiniens, trois cents
millions d'Arabes et un milliard et demi de musulmans sont
condamnés à vivre dans la haine, le sang et l'oppression.
Versant rose : il suffirait d'une paix, à Jérusalem, foi de Quai
d'Orsay, pour qu'à Téhéran, Karachi, Khartoum et Bagdad les
incendies s'éteignent et cèdent à la concorde universelle.
Nos sages sont-ils
devenus fous ? Théorisent-ils sincèrement et sérieusement que,
sans le conflit israélo-palestinien, rien de grave n'aurait eu
lieu, ni la révolution massacreuse de Khomeyni, ni les
dictatures sanglantes des partis Baas syrien et irakien, ni la
décennie du terrorisme islamique en Algérie, ni les talibans en
Afghanistan, ni les fous de Dieu essaimant sans foi ni loi ?
L'hypothèse triste et inverse, rarement évoquée, est davantage
vraisemblable : tout cessez-le-feu autour du Jourdain demeure
intrinsèquement volatil tant que les palais, la rue, une bonne
partie de l'intelligentsia et les États majors musulmans
entretiennent la passion anti-occidentale. La «mondialisation»
(le dynamitage planétaire des frontières économiques, mais
surtout sociales et mentales) s'accompagne immanquablement de
réactions de rejet souvent dures, parfois cruelles. Pas besoin
de l'existence depuis 1947 de l'«entité sioniste» pour allumer
l'anti-occidentalisme germanique de Fichte à Hitler,
l'anti-occidentalisme russe sans cesse renaissant sous les tsars
comme sous Staline et désormais Poutine. Seul un naïf peut
supposer en toute ignorance que la volonté de puissance
iranienne trouvant sa force de frappe dans la révolution
khomeiniste récupère dans la «question juive» autre chose qu'un
prétexte à djihadiser tous azimuts. Une fois Israël rayée de la
carte, qui va imaginer que la subversion verte fêtera semblable
triomphe en déposant les armes ?
La géopolitique de
mauvaise foi qui sacre le Moyen-Orient pivot de l'ordre mondial
est devenue la religion de l'Union européenne, la foi des
incroyants et peu croyants d'Occident. Les penseurs
post-modernes ont affirmé à tort la fin des idéologies, alors
que nous nageons en pleine illusion idéologique, ayant en
douceur troqué l'espoir fallacieux de la lutte finale contre la
prédication angoissée d'une catastrophe non moins absolue et
finale. Tandis que notre tête surréalise, notre coeur déchiffre
la mort de l'humanité en chaque cliché expédié du Liban.
Jérusalem n'est le centre du monde que parce que centre supposé
de la fin du monde. Notre fantasmagorie calamiteuse se nourrit
de prémonitions apocalyptiques.
Chaque affrontement
moyen-oriental vaudrait répétition générale avant l'explosion
ultime. La fumeuse guerre de civilisation, à force de
l'invoquer, on y croit. Et à force de la prévoir, on s'y fait,
par une méthode Coué, intitulée en anglais «self fulfulling
prophecy», pronostic qui se confirme lui-même. Le bombardement à
longueur d'années des agglomérations israéliennes par les
missiles du Parti de Dieu crédibilise les promesses
annihilatrices du Parrain iranien. Toutefois, remarque avec
ironie Clausewitz, ce n'est pas l'agresseur qui déclenche la
guerre, mais celui qui décide de stopper l'agression. Donc,
Israël est forcément coupable. Circonstance aggravante :
coupable d'une fin du monde mondialement fantasmée. De la
géopolitique surréaliste au délire, la pente est glissante.
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